Le service de Marlon

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Un matin en regardant par dessus l'épaule du sergent, les recrues avaient aperçu la ville ennemie, puisqu’il n'en allait jamais autrement : l'entraînement était achevé, les instructeurs donnaient l'ordre aux recrues d'abattre les arbres qui barraient le paysage, ils leur faisaient apercevoir Vièbe surmontée de nuages et surmontant elle-même les collines qui l'entouraient par le procédé réglementaire. Les recrues abattaient les arbres à croissance rapide plantés par leurs prédécesseurs, en plantaient de nouveaux pour ceux qui viendraient après eux, recachant aux yeux non-formés le ventre innommable de la rébellion. Par cette trouée ils entraient en territoire ennemi, laissant au cantonnement le fourreau de leur praiparla porté à deux mains en haut à droite de la poitrine, dans la position du sabre. La section s’étalait en tirailleurs. Les praiparlas cinglaient l’air. Les praiparlas coupaient sous leur mâchoire tout ce qui se présentait : arbres, arbustes, tiges, abeilles, fourmis, termites – et le cri : "Vous connaissez, faites sortir" – "Si vous connaissez quelqu’un qui soit encore dans Vièbe, allez le chercher et faites le sortir de la ville, car nous arrivons, nous les praiparla – nous tuons." Une fois mis en campagne, le praiparla coupait de cette manière : le désosseur frappait avec son dos sur les côtes et avec la pointe courbe du praiparla arrachait ce qui avait été brisé par un mouvement qui ramenait l’ennemi vers la recrue ; l’hameçon faisait seulement la deuxième partie de l’opération qui vient d’être décrite ; le coupard fendait le corps d’un coup sec en suivant la ligne des artères, depuis le cou jusqu’au tibia ; le violeur avec la pointe de l’arme ouvrait le corps par ses orifices inférieurs jusqu’à ce que les organes en tombassent ; le mutilateur se pratiquait en inversant le praiparla par rapport à ce mouvement :

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le coup portait par feinte sur le ventre, obligeant l’ennemi à rabattre son bras qui se plantait sur la pointe de l’arme et se retrouvait arraché ; coup réservé aux ennemis qui ont refusé de se rendre. Pour celui qui s’appelait le sacrifice, le praiparla était jeté à terre : l’ennemi qui s’en saisissait se retrouvait les mains trouées d’épine, faute de le saisir avec les gants réglementaires – le praiparla est "la rose" ; en tenant le praiparla par son bord lourd, et la tête de l’ennemi par la nuque, la recrue pouvait ouvrir celle-ci sur le fil de la lame – le nom est celui de "pastèque". Les coups les plus utiles ont été nommés. Les combinaisons à deux praiparlas ne sont pas enseignées aux recrues, mais aux rengagés. Quant aux bénévoles, ils n’ont pas le droit d’approcher de l’arme et doivent rester en arrière avec les fourreaux. Les recrues ne virent pas autre chose en ce premier jour que l'effet que causaient leurs armes. Devant eux rien ne résistait, sensation plus que troublante, absolument éreintante qui les empêcha pourtant de dormir. Ils ne trouvèrent pas un seul ennemi ce jour-là, procédure également, observée à la lettre par les sous-officiers qui avaient fait prévenir la veille les rebelles de la sortie, afin qu’il n’y ait pas d’accident inutile parmi les recrues. L’exaltation du premier jour est telle que la vue de l’ennemi peut provoquer alors des coupes entre les recrues elles-mêmes et entraîner par la suite des vengeances telles que les rebelles n’ont rien à y gagner. Le premier jour passé pour Marlon comme pour les autres, chacun se mit le lendemain en quête de l’ennemi, entama la chasse pour de bon, s'y employa à débusquer les bêtes cachées.  Ils traquèrent le lendemain encore. Sur les pentes où poussent les mûriers et les champs plantés de pierre, les praiparlas ne trouvèrent rien à se mettre sous la dent.

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"Aucune trace d’eux, le regard ne les trouve nulle part. Ils n’ont pas la politesse de se présenter" dit Marlon à Karima. "La guerre dure par la faute de leur manque de courage. S’ils affrontaient les praiparlas face à face, elle serait achevée en une journée. La lâcheté est responsable des massacres, les déroutes naissent dans les retraites." "Mais il y a quelque chose qui m’intrigue" révéla Karima "Dans quelle direction leur fuite vous entraînait-elle ? Vous rapprochait-elle de Vièbe, ou vous en éloignait-elle ?" "Bien sûr, ils tournaient autour, ils ne laissaient pas approcher de leur ville sainte. Ils tournent toujours autour, se carapatent entre deux collines, dans un creux mal éclairé, ou sur une bosse si dénudée que le soleil en y tombant vous éblouie. Ils sont maîtres du mouvement tourbillonnant. Ils tournent à la manière de planètes folles autour de leur soleil : ils idolâtrent leur ville sans mesure."

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Au lieu-dit Plomion, le sergent fit une lecture du règlement : tout le monde s'en éclaira ; les arbres furent dans la clarté ; et tous les animaux qui s'y trouvaient purent voir les cartes partielles du paysage circuler de main en main – partielles afin que si elles venaient à tomber aux mains de l'ennemi, il ne pût aucunement se faire une idée de la situation militaire. Le sergent dit : "Chacun connaît sa mission. Le point de rendez-vous apparaîtra sur vos cartes deux heures avant d'être valable. À vous de vous y rendre coûte que coûte. Faute de quoi, il est prévu de vous laisser là où vous êtes, et pour nous, inutile de vous le rappeler, vous serez considérés comme perdus ou passés à l'ennemi. Nous vivons des mois historiques. Tâchez d'être à la hauteur. Attrapez-les et ne les ramenez pas. Ptère tient !" En quelques instants tous furent dispersés et invisibles les uns aux autres. Ils avaient replié autour d'eux le paysage et avançaient enveloppé chacun de son étoffe de savane. La présence de la ville ennemie excitait tous ces petits hommes à l’affût, décidés à tuer leur quota et à rentrer les bras chargés de richesses arrachées comme butin. "Les maisons sont cossues par ici. Il y a sous les lits des coffres à dollars. On ausculte avec la poignée du praiparla les murs creux. On découvre des bijoux chez les familles dont les enfants sont habillés de guenilles. Des tonneaux de maïs entreposés comme par magie dans les entresols devront être brûlés. Les criminels ne respectent que la force. Nous croyions sincèrement que le double respect du manuel et de la loi du premier frappant ne pouvaient pas nous mettre dans l’erreur" dit Marlon.

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"Dans l’hostilité de la broussaille à piquants, le regard maléfique de Vièbe nous faisait regarder un scarabée comme ennemi. Et le scarabée, nous apercevant, se rapetassait et se dressait sur ses pattes arrière, agitant ses mandibules dans une pantomime pitoyable où il disait : "Je suis armé moi aussi. Je mourrai en martyr plutôt que de vous voir passer sur ma maison." Au bout de quelques heures, quand on le croisait, on était forcé de l’écraser. Il était devenu trop confiant."

Vous sentez l’air qui flotte sur les binômes en mission de combat ? La nuit sera d’une grande douceur, parfaite pour se réunir sous les étoiles et discuter.

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« Si l'on revient en arrière et que l'on se repenche sur la manière dont le vote s'est déroulé, comment vois-tu les choses ? » demanda Karima à Marlon, « car tu te sens coupable de la décision prise. » « J'ai cédé à la pression collective », dit Marlon, « Je n'ai pas été courageux. J'ai le sentiment d'avoir cédé. Je sentais la force collective de la moquerie, j'en avais peur.»

« Je n'arrive pas du tout à me représenter la chose », dit Karima,« je ne connais pas ces sentiments. Que voulais-tu ?»

«Je voulais que tout le monde entende ce que j'avais à dire. Je voulais que cette audition soit suivie de conséquences positives.

«Je vois, dit Karima, mais qui était si menaçant, si opposé à ce projet ?»

Il y avait un certain Emet, partisan d'appliquer nous-mêmes le règlement. Karima dit : très juste, pourquoi être contre ? Pour moi, ça dépend de l'homme qui propose. Emet n'était pas quelqu'un de fiable, à mes yeux. Il avait fait quelque chose, dont je ne me souviens pas, qui n'était pas de quelqu'un de fiable, peut-être dit quelque chose contre moi, ou quelque chose d’insignifiant, ou quelque chose de très grave. Quel âge avait-il ? Il était plus vieux que moi. Tu n'avais pas confiance en lui malgré son âge, sûrement lié à beaucoup d’expérience ? Je n'aimais pas ces amis non plus, leurs prénoms avaient quelque chose d'étranger, de déplacé (ils disaient mal "gouverner", prononçant "gouberne"). Tu ne les admirais pas ? Non, je les trouvais insuffisants sur tous les plans. Par conséquent je ne voulais pas être de leur bord. Est-ce bien ? »

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« Non, dit Karima, ce n'est pas bien. Ce n'est pas l'esprit démocratique de nos ancêtres, qui savaient mettre en accord le désir et la raison. Nous devons retourner retrouver vers accord. Dis-m'en plus sur cette réunion. Comment les choses ont fini pour le chef de section ? Elles n'ont pas fini, dit Marlon, car la réunion a conclu à la nécessité d'en référer à la hiérarchie, pour que les sentiments de subordonnés, aveuglés peut-être par la dureté des petits sévices de l'entraînement, n'entravent pas le déroulement de la justice. Comme on a conclu qu'aucun d'entre nous ne connaissait le droit. Et beaucoup ont dit qu'ils n'avaient pas de preuves et qu'en l'absence de preuves, même une réunion démocratique ne pouvait pas décider. Alors le vieux Séraphe s'est levé et il a recommandé d'être patient, en rappelant que ce genre de problèmes était très fréquent et qu'il n'y avait pas de raison de croire que la situation durerait éternellement. Et toi, tu n'as plus rien dit jusqu'à la fin ? Si, dit Marlon, mais il cherchait dans son esprit ce qu'il avait dit comme si un autre l'avait dit, bien sûr que j'ai dit quelque chose. J'ai dit : "Nous avons simplement rajouté une couche à toutes ses couches. Nous n'avons pas simplifié les choses. Voilà un péché." Quel moraliste, dit Karima. Est-ce que les choses humaines ne sont pas toujours compliquées, est-ce qu'il ne faut pas que tout le monde soit convaincu que les choses se passent comme elles doivent se passer, est-ce que cela ne prend pas du temps ? Je vais te dire comment le premier Ptèrote a établi son barrage – le début de notre ville. On me l'a raconté, je te le raconte pour le bien. D’abord il a crée la Sugne, et rien autour, pas de montagne, pas de forêts, pas d’animaux, seulement la Sugne. Tout le désir coulait en elle, avec ses sautes d’humeur, ses creux de marmite, et les assèchements qui s’ensuivent. »

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« Qu’on constate alors un tarissement total, on savait que le premier Ptèrote traversait un moment difficile, on ne savait pas comment en sortir. Mais en aval, l’eau d’avant s’écoulait, elle avait trouvé son chemin jusqu’à la mer : la retenir aurait été facile. Si bien que les premiers barrages furent établis non pas pour contenir les colères de la Sugne, et les incroyables inondations qu’elle faisait dans toute sa vallée depuis ses sources jusqu’à son embouchure au sud de Vièbe, mais tout au contraire pour emmagasiner. Il s’est établi un rapport unique entre Ptère et ses barrages. Avec la multiplication des Ptèrotes, le désir a été plus complexe à contenir, la coordination de tous dans tout a détourné une grande partie de nos forces et nous nous sommes rapprochés des autres communautés humaines, mais l’héritage qui nous est resté de cette période est dans les barrages que tu vois partout autour de toi quand tu regardes depuis la cuvette. Et quand tu te places sur la rotonde entre le pont de la victoire et le parvis de l’hôtel de ville, tu peux voir d’une montagne à l’autre le réseau des barrages et te dire sans avoir peur d’être victime d’une illusion : voici tout le passé de la ville. Il n’y en a aucun autre. »

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Ce que Marlon m’a raconté, et je ne sais plus trop non plus où j’ai entendu l’histoire de ce scarabée. L’essentiel est là : Marlon était dans cette expédition de premier jour. Il se comportait bien. Grâce aux lentilles stéréo, de son œil droit, il regardait tout ce qui se trouvait devant lui, et de son œil gauche ce qui se trouvait derrière. Il s’était entraîné comme les autres dans le champ : piochant la terre d’un côté pour poser les drains, et surveillant de l’autre ses arrières. Les lentilles étaient parfaitement au point, et la coordination entre les yeux, et entre les yeux et le reste du corps, longtemps des problèmes majeurs, ne lui posait pas problème, chaque bras ayant lui aussi acquis sa spécialité et son sens privilégié, comme chez les autres bonnes recrues. Il était exalté comme ses pairs de descendre les collines en gardant un œil vers le sommet et un autre vers les gouffres. Là bien plus que dans son arme était sa fierté. Équipé de la sorte, il souhaitait ne jamais retourner à la vie civile. À Ptère, y avait-il besoin de voir ? Mais dans les collines, l’œil était nécessaire. Le sentiment même de la vie dépendait de la vision. Il n’était pas question d’examiner l’horizon à la recherche d’une vue, non, pas plus que le paysage n’était passé à la loupe. Bien plutôt, les soldats étaient entraînés à occuper le terrain d’une manière qui dispersât les rebelles et les regroupât là où on voulait les trouver. Les lentilles stéréo n’avaient rien à voir dans le principal de la mission. Elles étaient offertes au soldat en récompense de son dévouement. Elles décuplaient son sentiment d’exister et lui rendait plus facile son errance programmée dans la Morée, sous le regard maléfique de Vièbe, tandis que leurs pas, guidés par leurs cartes, les menaient sur des trajectoires aléatoirement choisies pour dérouter et effrayer le gibier de potence dont ils aimaient à croire qu’ils le pistaient – alors qu’ils se contentaient de le rabattre vers des secteurs qu’ils ne virent jamais.

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une caravane dont le commencement ne se voyait pas et dont la fin était indiscernable, et qui consistait pourtant en une série infiniment aisée à comprendre de petites troupes d'individus liés les uns aux autres par les haines et les affections qui liaient Marlon à ses compagnons de régiment, à ses camarades d'études, à ses parents et à tous les cercles encore à venir auxquels il allait appartenir. En lui une comparaison se faisait entre Karima et l'ensemble de ces cercles et la totalité de cette expérience d'être de Ptère. Se faisait silencieusement, comme des clés d'eau entrant dans des serrures de boue. Clefs et serrure se confondaient, les éléments de comparaison se défaisaient, Karima et Ptère deux entités incomparables mais qui se renvoyaient l’une l’autre la lumière de son attention – mais Karima ne rendait pas aisée cette comparaison et forçait à la tenir resserrée et à ne pas la dire. Elle disait elle-même : "Je hais ceux qui se prévalent de leur naissance et qui font un culte à l'endroit où ils sont nés. Nous sommes une ville d'intelligence et de séparation du bien et du mal. Nous sommes une ville de clarification. Nous exerçons la pensée et nous sommes exercés par elle. Plus tu vas grandir, plus tu vas te rendre compte de la difficile nécessité de ce que je dis. Je ne répéterai que cela, et toi, tu n'auras du mal qu'à cela. Je serai morte et tu te souviendras encore de mes mots. Notre mission là et maintenant est d'honorer ce contrat de clarificateurs." Marlon ne croyait pas pourtant à ce que cette femme disait, mais seulement à la manière qu'elle avait de le dire à la relève, au repas, le soir avant d'aller se coucher, éclairant les chemins creusés de bottes qui menaient du réfectoire du camp aux baraquements. Il se rappelait alors Josquin Bustrofet. Il pensait : "Elle est plus belle." Quelqu’un disait : « Arrête-toi, connard. »

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Marlon admirait Karima sans la croire, il trouvait qu'elle était toute seule la démocratie. Les visions qu'il avait d'autres villes ne sauraient se décrire. Peut-être n'en avait-il pas, n'y avait-il pour lui que Ptère, qui bien qu'il l'eût vue seulement au moment de s'engager, peu, n'était pas pour lui une ville imaginaire. Justement, quand il l'imaginait, il ne lui donnait que les qualités d'une chose véritable. Si bien que plus on contait des choses à son sujet et moins il les croyait. Il l'avait vue quelques heures et la brique le suivait depuis, le patrimoine de briques qui passait devant ses yeux dans le bus quand ils passèrent par les rues jusque par la porte du yaourt, les tours hautes, comme des temples, la possibilité que s'y cache une certaine personne qui pourrait ne pas lui être indifférente et qui pourrait lui donner l'occasion d'être celui qu'il était de par toutes les fibres de son corps, un certain lui-même qui allait se faire à partir de ce qu’il était et en même temps pétri de ce qu’il n’était pas – pas une Ptère imaginaire, mais ces quelques émotions sur laquelle il épiloguait depuis, longuement, mélancoliquement, silencieusement, et qu'il espérait, désirait que Karima effleurât, touchât de ses doigts graciles et jaunes – cela cependant quelques minutes par jour à peine – quelques instants retirés de la sphère des heures, car rien ne comptait plus, pour lui, que servir et faire son métier, et être petit, mais armé, et avoir plus grand que soi, mais lointain, et des comme soi, tous proches, dans le lit à côté.

Ptère était ce petit morceau d'écorce qui se décollait du tronc d'elle-même et tombait, encore et encore, dans la poche de ce jeune qui l'y effritait – n'était pas une ville de rêve créée par des êtres fabuleux et puissants dont l'eau était la bénédiction et la malédiction tout ensemble. N'était pas un pays abstrait pour lequel se battaient des soldats privés de conscience par le nationalisme, mais plutôt

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On passera sur les motivations personnelles des poursuivants pour dire qu'ils obéissaient aux ordres les pieds serrés dans des bottes. Sur le cuir brillait la boue d'un vert translucide des terrains saturés de produit déforestant. On comptait le cinquième mois de la campagne. Marlon se pétrifia sous l'effet de la formulation, se mit à genoux en portant les mains sur le sommet de son crâne, ce qui pour lui, déserteur de la police militaire, était une procédure familière. Il jetait sur ces bottes son plus beau regard, yeux écarquillés, le jaune d'or de l'iris ayant la même apparence que la peau d'un lion. Il porta aussitôt les menottes avec sauvagerie.

"Arrête-toi, connard !"

Il se figea, tomba dans la position réglementaire devant le sergent instructeur – nez beaucoup trop long, bedaine en formation stoppant net la lumière dans son élan, faisant de l'ombre, dérangeant les recrues – qui effectuait un remplacement pour un collègue tardant à revenir à temps de sa perm. Le sergent balbutiait, puis hurlait. Son cri lançait des échos entre les murs de la cour de ferme de Morée. Il punissait en forçant à ramper dans le fumier. Il se tournait vers l'extérieur, là où l'absence de mur permettait de voir la base des arbres. Il humait l'air avec une intensité parodique. La recrue ne le regardait pas, tout à ses exercices.

"Arrête-toi, connard !"

 

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 Marlon fut stoppé dans son élan et posa sa cuillère. "Quelques règles de survie : le bœuf, cinq unités. Le porc, trois. Le poulet, quatre. Le porc, de qualité inférieure, vaut moins qu'en ville. Les prunes sont excellentes ici." La santé était bonne, et le travail particulièrement malsain. On nettoyait des champs dévastés par l'inondation, en bottines, sans protection contre les insectes. Il y avait des morsures de toutes sortes dans le champ grand d'environ deux cent places de parking où il s'agissait de poser les drains. Le maniement de la pique assommait les plus faibles, et donnait aux autres l'occasion de se mettre en avant, sur fond du vert idiomatique de la forêt, quelque chose qui faisait peur, comme une suggestion.

"Connard !"

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Il semble qu’il y ait là quelque chose de naturel, mais qu’il s’agissait de ne pas le dire pour ne pas faire du tort : le chef de section, quittant la ferme, était descendu dans le village où il se rendait odieux en maltraitant une femme qui avait été mariée, la pauvre, dont le mari était mort, en sorte que tout le monde avait pitié d’elle – oui, elle excitait la compassion, et le moment aurait été bien choisi de dire : « Arrête, connard ! » Hélas, trois fois hélas ou plus, le mal se déroulait hors de vue, impossible de réunir des preuves, et la situation était des plus enrageantes, étant donné qu’il n’y en avait pas un pour rattraper l’autre quand le chef de section descendait accompagné, ses accompagnateurs détournant le regard, ayant l’air gêné, et se tenant à l’écart – et ils ne réunissaient pas de preuves. La femme, elle, avait une taille assez haute, et se retenait de bousculer le chef de section par une timidité qui n’avait rien de mystérieux, puisque son mari sans doute était mort dans un combat contre des gens comme lui, mais justement, pourquoi ne se rebellait-elle pas, se demandaient les observateurs. Oui, pourquoi ne lui plantait-elle pas quelque chose quelque part, se demandaient-ils même entre eux. Il semblait bien qu’elle en aurait eu le courage, et qu’elle ne se serait pas laissée faire, s’il n’y avait eu quelque chose, encore, pour la retenir. Ils ne voulaient pas croire que la peur la retenait, et se demandaient, inlassables, quel pouvait être le sentiment et le fait inconnu qui, aussi efficace que la peur, s’était insinué dans l’esprit de cette dame. Ils passaient leur temps libre en conjectures, comptant les minutes qui restaient de la partie de leur service dans laquelle ils étaient. La pensée qu’en des centaines d’autres villages de Morée, de semblables scènes avaient lieu chaque jour les paralysait. Ils comptaient leurs jours, minute après minute, insatisfaits.

Encore ce cri réglementaire : « Arrête-toi » et l’insulte.

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Le vieux Séraphe trouvait des encouragements dans tout, même dans les mots les plus vils que lui jetaient les supérieurs. L’âge du service était passé pour lui depuis longtemps, et en bénévole il apportait un coup de main, attentif chaque jour aux petites différences qui annonçaient qu’il était mieux accepté que la veille, que les jeunes ne lui en voulaient plus autant. Il y en avait de plus en plus qui se confiaient à lui, et laissaient paraître au grand jour, retirés dans un coin, le plein d’admiration secrète qu’ils avaient fait pour lui. Marlon s'en approcha avec un regard mauvais, aussi peu subtil que s'il ne l'avait pas connu, et cherchant visiblement à cacher ses mains. « N’y a-t-il pas quelque chose à faire, demanda-t-il, au sujet de ce que le chef de section fait dans le village ? » « Si, dit Séraphe, sans paraître se féliciter de cette confiance, nous allons faire une réunion démocratique. Nous allons mettre la chose aux voix et régler le problème. Si je peux me permettre, tu ne le sais pas, mais tout le temps, on rencontre de pareils cas, on n’a pas là une bien grande affaire. »

À lui aussi, on disait, pour lui plaire : « Arrête-toi, connard ! »

 

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La réunion démocratique se déroula hors du regard du chef de section, selon la procédure du manuel. À tour de rôle, la parole fut donnée à l’un puis à l’autre. Il y eut cette forme de conversation un peu tendue, un peu plus dure que la normale, qui signalait que chacun craignait, sans savoir pourquoi, et voulait être à la hauteur de la solennité. Marlon dit alors ce qu’il avait depuis longtemps sur le cœur : « L’homme » commença-t-il « est fait de couches. Je l’ai observé. Mais au début, il est vide. » Après un début comme celui-là, personne ne voulut écouter. La réunion continua. Cependant Marlon ne trouvait rien d’autre à dire. Le jeune homme voyait que tous parlaient avec sérieux et compétence, ayant été bien formés à la discussion démocratique, et il se demandait si le problème venait de lui, se trouvant une déficience en la matière. Il apparaissait avec certitude à son esprit attentif que le chef de section, comme tout un chacun, n’était pas particulièrement mauvais, en ce sens qu’il était accessible à la pitié et aux autres sentiments et que, même si la guerre était en elle-même un phénomène qui causait certains autres phénomènes, le cas du chef de section était un cas humain plus général, et qu’en somme on pouvait comprendre sa méchanceté à partir de rien d’autre que la connaissance de la manière dont l’esprit humain se construit – autrement dit par couches. L’exposé de cette doctrine que personne ne voulait entendre aurait pourtant occupé peu de temps. « Si nous grattions la couche de sa méchanceté, pensait Marlon, il se révélerait aussi pur que le nourrisson. J’ai cette connaissance qui paraît inutile. Y a-t-il un quelque part où je pourrais la mettre à l’épreuve ? » Et si, en substance, il n’y avait rien d’autre à dire, Marlon brûlait de donner des détails. Mais :

« Arrête, connard ! »
 

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Ils travaillèrent sur une zone de dissolution d’images. Pour le dire en quelques mots, sans jargon technique, l’installation interceptait les émissions satellitaires des puissances voisines de Ptère. La devise de leur régiment était : « Notre carte », résumé de sa raison d’être – que nul, hors de Ptère, ne sache comment le pays était fait. Il avait surgi cette révélation dans les premiers instants de la guerre contre Vièbe : que qui connaîtrait la configuration de Ptère, connaîtrait l’esprit même des Ptèrotes. La merveilleuse liaison existant entre leurs désirs et leur environnement risquait d’être retournée contre eux. Le moment où de telles révélations se font jour dans les consciences d’un peuple est terrible. La terreur le dispute à la panique. Le monde semble un château de cartes prêt de s’effondrer. Peu importe alors qu’il n’y ait aucune preuve, que la manière dont fonctionnera la machine décodeuse soit inconnue encore, et qu’on puisse même douter que l’ennemi s’en avertisse. La possibilité d’une catastrophe étouffe tout appel à la modération. Le nouveau régiment est créé, sous le contrôle du service des communications. Du jour au lendemain, Ptère, conçue pour vivre indépendamment du monde, s’aperçoit que le monde a les yeux fixés sur elle. Elle fait des routes jusqu’aux frontières, délimite des zones interdites, promulgue des ordonnances interdisant le survol satellitaire, mais n’ayant nullement confiance dans les lois internationales, fait entrer la formation au brouillage dans le cursus scolaire. À l’heure où la rébellion se ramasse dans la montagne et menace même d’invasion, les enfants ptèrotes sont capables d’intercepter les messages en code simple de la police. Le jeu amuse les parents, qui ne savent pas qu’on dira plus tard à leur progéniture :

« Arrête-toi, connard ! »
 

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Marlon rencontra Karima et confessa tout de suite comme un crime dont il ne voulait pas charger sa conscience que la pigmentation de sa peau était pour lui un objet de fascination. Il est oiseux de donner au sujet de celle qui devait occuper une part si grande de sa vie d’autre information, puisque celle qui nous intéresse, qui ne devait pas changer, était seulement le jaune onctueux de ses mains, signe sûr de maladie. À l’époque, la demande de versement dans la police militaire faite par Marlon, et motivée, on s’en doute, par un désir de faire la justice, n’avait pas encore abouti. Il se trouvait, comme bien d’autres, dans cet état d’entre-deux qui paraît devoir durer toute la vie – vit aussitôt le caractère opportun de serrer ces mains et d’embrasser en même temps tout le tragique de la maladie. Il se pencha, dans les heures creuses du soir, sur des manuels de médecine. N’y comprit pas grand-chose au commencement, mais persévéra, jusqu’à ce qu’une sorte de lumière se fit : la maladie, rarissime, avait été le résultat d’expériences d’inoculation sur des populations périphériques vingt ans en arrière, au moins, soit l’âge de Karima. Il voulut aussitôt soumettre la question à discussion et à vote. Il ignorait tout des lois de prescription. Il aurait fallu que charitablement on lui dise : « Arrête-toi, connard. »

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Karima observa le fonctionnement de l’armée, et en prit note pour en rendre compte, afin de l’améliorer. Tout ce qu’il est possible de remarquer à l’œil nu et sans s’aider aucunement, elle l’observa et le nota. Il lui apparut que les plus imaginatifs cessaient d’imaginer, que le plus abattus ne cessaient de perdre un peu plus confiance, que plus les événements se faisaient brutaux et sans pitié, plus l’idée de pitié avait pour les soldats quelque chose de violent, et toute la technique de la guerre était insuffisante à garantir contre la défaillance des cerveaux ; plus il était question de violences, plus ils rêvaient d’une maison dans laquelle ils ne pourraient plus jamais rentrer – comme des pieds qui, en rêvant de chaussures, enflent. Alors, ayant fait ces observations, elle recommanda que le service ne dure que deux mois. Elle avait quarante-deux ans lorsqu’elle contracta sa maladie, et quarante-sept lorsqu’elle dut être opérée. Lorsqu’elle entendait prononcer le mot de Ptère, elle avait les larmes aux yeux. C’est pourquoi elle ne disait elle-même que « la ville » ou, le plus souvent « là-bas ». Sa foi patriotique était telle que quiconque en venait par désespoir à douter de la destinée de Ptère, elle pouvait lui rendre toute l’espérance en six minutes, sans prononcer une seule fois le nom de la ville. Elle-même ne connaissait pas son histoire, et se contentait de bribes glanées au cours de ses séjours sur le front. Elle écoutait les soldats raconter la vie de Pistramouille, ayant assez de bon sens pour ne rien en croire, ne prenait pas de véhicule et marchait à pied, foulant la terre sainte du territoire de ses pieds nus, son grade militaire la protégeant contre le diagnostic de démence.

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Elle collectait plantes, poils, peaux, pierres, et patrons. certes, les jours ne se ressemblaient pas lorsqu'elle y entrait.

Mais ils disaient quand même: "Arrête, connard !"

Sur son plan, la ville créa sa marine. Elle en fit faire l'école sur un lac, et elle forma elle-même les sous-mariniers et proposa leur uniforme, une méthode pour réparer les trous de mines.

Il y eut contre elle un complot des royalistes.

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Est-ce qu’on ressent pendant ces expéditions quelque chose de bien important à retenir ? On aimerait bien. Que le service de Ptère ne soit pas si dur et sec. L’accomplissement du devoir. Que ce que les yeux voient prennent un sens moins militaire, c’est-à-dire que de temps en temps on aperçoive un pigeon, ou quelque chose qui vaille la peine de prendre une photo. Mais même quand on s’arrête pour souffler un peu, au sortir d’une caverne qu’on a exploré, pour faire un peu de zèle dans l’espoir d’y trouver quelqu’un à prendre, on ne voit que la poussière du sol imprégné des températures de la journée, son poids et son inclinaison. Alors on fait le travail de soldat. On laisse les capteurs mesurer la fatigue, les résultats, on attend le pronostic et les ordres : le métier est épouvantable de longue, patiente simplicité. Le nom de Ptère est comme un fer qu’on bat à pied : il rougit dans la mémoire, il faut le prendre et le jeter dans l’eau, dans un peu de larmes imaginaires, pour qu’il se durcisse encore. Souvent cette eau ne vient pas. On maudissait la ville qui inventait de telles battues. On voulait faire payer les salauds qui la forçaient à de pareilles démonstrations de force. Il y avait dans nos marches une soif incroyable, quel que soit par ailleurs le climat, un grand espoir que la punition tombât du ciel sur nos tourmenteurs et nous débarrassât d’un seul coup d’eux et dans l’embarras dans lequel ils nous mettaient. Nous faisions le rêve qu’un courant mortel les reliât soudain et les anéantît. Puis ce désir retombait aussi vite qu’il était arrivé. De nouveau nous ne pensions qu’à notre devoir. Nos sentiments nous quittaient, ne réapparaissant que de loin en loin, comme des pierres sur lesquelles on hésitait à poser le pied de peur d’y glisser.